ali chahrour, la gestuelle intellectuelle

Ali Chahrour a grandi au Liban-Sud, à Deir el Zahrani. Il étudie le théâtre à l’Université Libanaise, mais s’intéresse très tôt à la danse et plus particulièrement aux techniques des danses libanaises. Il aime observer les gestuelles propres au pays et s’intéresse à la danse locale qui l’obsède. Ali est imbibé de folklore local et le transpose dans ses créations. Après de nombreux stages à l’étranger, il décide de revenir au Liban pour parfaire son savoir. Acclamé au Festival d’Avignon pour ses spectacles, Fatmeh et Leila se meurt, tirés de sa trilogie sur la mort, Ali Chahrour met un point d’honneur à présenter systématiquement ses avant-premières à Beyrouth, sa capitale. Le 24 janvier, il a présenté le premier volet de sa nouvelle trilogie sur l’amour, 

Leil – Nuit. Rencontre avec un chorégraphe hors norme.


L’enfance

__“J’ai grandi au Liban-Sud dans le village de ma mère auquel je reste attaché. À Deir el Zahrani, à quelques encablures de Nabatiyé, mon enfance a été marquée par les rituels de ma communauté chiite. Que ce soient les célébrations, funérailles ou Achoura, j’ai beaucoup observé la gestuelle, les chants et les incantations. C’est ce qui m’a poussé à faire appel à Leïla Chahrour, une pleureuse professionnelle de mon village, pour mon spectacle Leila se meurt. Mon enfance et adolescence restent une source importante d’inspiration pour mon travail.”


Vécu et art

__“C’était comme une évidence pour moi. Dans le cas de Leïla Chahrour, nulle autre ne fut assez puissante pour donner de la voix aux rituels qui ponctuent la vie de la communauté. C’est une femme rare à laquelle on fait appel pour pleurer les morts, chanter la vie, accompagner les individus dans une étape charnière de leur vie. Elle est unique et faisait partie de ma vie comme elle était présente dans le quotidien de beaucoup de gens du Sud. Je voulais d’une part lui rendre hommage et d’autre part faire connaître un pan de notre culture. Durant des années, Leila a exercé cette fonction et elle est inimitable. C’est une ‘pleureuse’ née.”


La danse au Liban

__“Il faut vraiment beaucoup aimer la danse pour continuer de faire des spectacles de danse au Liban et en vivre décemment. En Tunisie et au Maroc, les compagnies de danse et de théâtre sont subventionnées par l’État. Au Liban, les institutions sont absentes et en plus de la préparation du spectacle, entre recherches, écriture et répétitions, on doit trouver les fonds pour que le spectacle puisse exister. Mais je m’obstine à rester dans mon pays car c’est ici que je puise toute mon inspiration. C’est un véritable défi.”


Dans votre dernier spectacle, Leil, il y a peu de danse, beaucoup de texte et de musique, pourquoi ?

__“C’est un point de vue. La danse, c’est aussi la présence des corps et leur déplacement sur la scène. La lumière et la scénographie occupent une place prépondérante. Je n’aime pas les catégories ni les concepts de spectacles figés. Pour moi, les musiciens font partie intégrante de la performance. Le lien avec le corps et sa place dans l’espace est bien plus profond qu’un corps qui danse tout simplement. J’aspire à la simplicité des gestes. Ce spectacle traite de l’amour dans toute sa complexité. Le texte occupe une place de choix. La musique soutient tout cela. Et la danse est partout, dans chaque acte.”

En ce qui concerne le texte dit ou chanté, on passe du sumérien, à l’hébreu, au syriaque et enfin à l’arabe. Ça rend la compréhension difficile, vous ne trouvez pas ?

__“J’ai voulu exprimer toutes les langues historiques de notre région. Nous distribuons le texte à l’entrée en langue arabe afin que les spectateurs ne se sentent pas perdus. En arabe, les 24 noms de l’amour sont exprimés avec la même intonation que les 99 noms de Dieu. Le lexique de l’amour est vaste en arabe. C’est une langue fine qui trouve un mot pour chaque sentiment. Je ne cache pas la difficulté de compréhension du texte car au Liban, certaines personnes ne sont pas très fortes en arabe. Je fais une longue recherche en amont avant de lancer une performance et je pense qu’une fois la danse terminée, les spectateurs peuvent à leur tour enquêter pour mieux comprendre le contenu. Une pièce doit attiser la curiosité, éveiller les esprits, enseigner quelque chose de nouveau. Je n’aime pas la passivité. J’apprécie quand, des jours plus tard, des gens me disent ‘Ah, j’ai mené ma recherche et j’ai découvert des choses’ . Le spectacle sert aussi à cela.”


Votre équipe est régionale, composée d’artistes régionaux. Comment avez-vous choisi vos collaborateurs ?

__“En effet, c’est une équipe formidable et hétéroclite. Hala Omran est installée à Paris depuis une dizaine d’années. D’origine syrienne, elle a un timbre de voix exceptionnel. Simona Abdallah est une musicienne autodidacte palestinienne et Aya Mitwalli est égyptienne. Toutes les deux connaissent parfaitement nos traditions populaires. Sharif Sehnaoui est un musicien libanais qui vient de la musique expérimentale. Il a fondé le festival de musique contemporaine Irtijal qui a pour objectif de promouvoir la musique expérimentale au Liban. L’ensemble est parfaitement cohérent et l’interaction du groupe, rare.


Ce ne sont pas des danseurs professionnels

__Certes, mais chacun participe à cette symphonie amoureuse. Chaque corps a son expression propre, sa façon de se mouvoir, de se dévoiler. Leila non plus n’est pas une danseuse à proprement parler, mais sa gestuelle singulière exprime des sentiments complexes. Sa posture et sa façon de bouger racontent son histoire personnelle. Je suis attaché à l’authenticité et à la gestuelle innée, non entachée de codes extérieurs ; c’est pour cette raison que je collabore avec des personnes authentiques qui montrent ce qu’elles sont. 


Extrait du texte de Leila

Le cœur mordu par l’amour, brûlé par le manque

La joue creusée par le sel des larmes

La rupture m’a brisé le dos

La vie n’est plus que douleur.


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