c’est beyrouth

  Beyrouth à Paris. Les bronzés baraqués de la corniche, les travailleuses migrantes endimanchées, la jeunesse et ses excès nocturnes, les processions derrière le Christ porté en croix… Autant de personnages capturés par les objectifs de Myriam Boulos, Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, Fouad Elkoury, Vianney Le Caer, Patrick Baz, Cha Gonzalez, Myriam Boulos, entres autres... Sabyl Ghoussoub a réuni 15 photographes et vidéastes, libanais ou non, pour qu’ils montrent chacun une facette de Beyrouth, ville mosaïque aux mille visages. Entretien avec Sabyl Ghoussoub, le commissaire de l’exposition.


Pourquoi cette expo ? Quelle en est sa genèse ?

__“Je vivais au Liban, je suis venu à Paris. En y posant mes valises, j’ai commencé à accumuler beaucoup d’images de Beyrouth, pas des images d’époques mais de photographes, que je connaissais ou pas. Petit à petit, un dossier a commencé à se constituer malgré moi sur mon ordinateur, et j’en ai fait un vrai dossier d’exposition, surtout parce qu’à travers les images de ces photographes, je voyais enfin ce que j’imaginais de Beyrouth et que je n’avais jamais vu rassemblé ailleurs. 

J’ai fait ce dossier, je l’ai envoyé à différents instituts en France, à Paris surtout. L’Institut des Cultures d’Islam m’a rappelé et m’a dit qu’il était intéressé.

__Cette expo, c’est une sorte de témoignage de Beyrouth à un moment précis à travers des séries de photos. Le point de départ de cette expo est personnel, c’est mon obsession de cette ville, et je ne sais pas comment m’en défaire. J’ai besoin de comprendre Beyrouth, tous les jours, à travers les livres, mes écrits, les photos des autres. Après, ça dépasse largement mon point de départ initial, parce que les photos montrent et racontent Beyrouth largement autrement.”


Pourquoi s'intéresser à Beyrouth plutôt qu'au Liban en général ?

__“Beaucoup de projets photographiques s’intéressent à Beyrouth en tant que telle. Et à Beyrouth, il y a un mélange énorme dans une très petite superficie. Il y a aussi une fascination pour Beyrouth, plus importante que celle sur le Liban, dans la photographie, la littérature, les arts… Ce que le mot Beyrouth évoque est beaucoup plus grand que le mot Liban, je crois.”


C'est Beyrouth, est-ce entendu comme “c'est le chaos” ? Pourquoi ce titre ?

__“Effectivement, en France, il n’y a même pas cinq mois, j’étais au cinéma pour voir un film français et il y a encore eu cette réplique : C’est Beyrouth pour décrire une explosion ou quelque chose comme ça. Donc oui, je voulais aller au-delà du cliché. Comme une déclaration et une question à chaque fois. C’est Beyrouth a deux sens : la phrase du cliché qui évoque la guerre, et puis il y a une époque où on disait “C’est Beyrouth” pour évoquer l’âge d’or de la ville. Cette expression a deux sens pour moi, elle dit ce qu’elle dit et contredit ce qu’elle dit.”


Comment s'est opérée la sélection des artistes ?

__“J’ai réussi à faire quelques commandes avec l’Institut. Fouad el-Khoury a fait une vidéo spécialement pour l’exposition. Mohamad Abdouni a fait la série sur la mère et le fils non binaire, (gender queer), il a suivi leur quotidien chez eux. Il y a Cha Gonzales avec sa série Abandon, qui est allée spécialement à Beyrouth pour la continuer. C’est une série qu’elle a commencée il y a très longtemps, au Liban. Elle est partie du constat qu’après la guerre de 2006, les jeunes sortaient et se défonçaient beaucoup car ils sentaient  que c’était une impasse. Elle est retournée au Liban pour voir ce qu’il en était, des années plus tard. Il y a l’installation de Johanna Hadjithomas et Khalil Joreige dans le hammam de l’Institut. Ce n’est pas vraiment une commande car ce sont des vidéos déjà existantes, mais elles seront agencées dans une grosse installation, assez spéciale. Ce sera un univers en tant que tel. Vianney Le Caer a rajouté des photos inédites qu’il n’avait jamais montrées. Dalia Khamissy aussi montre des photos qu’elle n’a jamais dévoilées, des photos sur les réfugiés.”


Comment s’est passé le travail avec eux ?

__“Ça dépend des artistes, parfois il y avait des évidences, parfois, il fallait creuser un peu, dans les travaux. C’est plus une exposition de sensations pour moi, mais j’ai dû la thématiser. En fait, tout est lié. Par exemple, dans la partie corps, on a des séries qui ont un lien avec le corps, mais on va retrouver cette question du corps partout dans l’exposition. La question de la religion aussi, on la retrouve partout, autant chez les bronzeurs de Vianney Le Caer qui prient que chez Mohamad Abdouni où le fils et la mère sont complètement croyants et ont des icônes religieuses partout chez eux ; autant chez les domestiques qui vont prier que chez les tatoueurs chiites. Les thématiques sont comme des petites fenêtres qui s’ouvrent les unes après les autres.”


Quelle image de la ville ces artistes dressent-ils tous ensemble ?

__“Ils montrent un peu la folie de cette ville, ses paradoxes. Ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est qu’en faisant l‘exposition, j’ai découvert pas mal de choses. On a thématisé l’exposition, en faisant une partie ‘minorités et communautés’, minorités ignorées et communautés délaissées, en pensant aux femmes domestiques, aux réfugiés syriens ou palestiniens, à la communauté LGBT qui ont forcément moins de droits. En regardant les photos, je me suis rendu compte qu’en fait, toutes les communautés au Liban réagissent en tant que minorités. Quand on voit la série de Patrick Baz sur les Chrétiens, les tatouages chiites, on se rend compte que tous réagissent comme s’ils avaient peur, se sentaient agressés, comme s’ils avaient besoin d’en montrer trop et d’en faire trop, parce qu’ils sont toujours en situation de danger. 

__J’ai appris que cette ville et ce pays n’étaient faits que de minorités, de personnes qui se sentent minoritaires et souvent vivent en vase clos.”


Quelles sont les œuvres à ne pas manquer?

__“Il faut les voir toutes forcément !”


Un dernier mot à rajouter ?

__“C'est Beyrouth !” 


C’est Beyrouth est à l’Institut des Cultures d’Islam à Paris, du 28 mars au 28 juillet. 



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