de farid el-atrache


de farid el-atrache à nadine labaki, l’histoire des cinémas libanais et égyptiens 

Si les cinémas libanais et égyptien ont eu des parcours différents et plusieurs vies, leur intersection et leurs chemins qui se sont croisés à différentes périodes de leurs trajectoires sont nombreux. 


__De Ali el Ariss à Nadine Labaki mais aussi de Maroun Baghdadi à Ziad Doueiri en passant par Borhane Alaouié, Jean Chamoun, Randa Chahall Sabbag, Jocelyne Saab, le 7e art libanais a tracé petit à petit sa trajectoire, se libérant peu à peu des contraintes d’ailleurs, se forgeant son propre profil. S’il y a encore beaucoup à faire, les dernières années ont été glorieuses; l’accès aux festivals internationaux a été multiple, le nom des cinéastes libanais qui travaillent avec acharnement et souvent sans l’aide de l’État sont au haut de l’affiche. 

__Étrangement, les premières tentatives d’un cinéma sur la terre du Liban ont été faites de la main d’Italiens et étaient muets. Les Aventures d’Elia Mabrouk et Les aventures d’Abou el Abed ont été réalisés en 1929 et 1931 par ce chauffeur italien qui travaillait dans le quartier Sursock. L’on peut alors dire qu’il a été un des premiers à faire une ébauche d’un 7e art possible et viable au Liban. De 1942 à 1946, ce sera Ali el Ariss qui prendra la relève et réalisera quelques films parlants au pays du Cèdre, ouvrant la porte à tous les autres créateurs qui suivront son exemple au fil des années. La Vendeuse de roses (Ba’i3at al ward), réalisé de 1941 à 1943, sera inachevé et donc non projeté. Suite à ce premier échec, le cinéaste arrête ses projets mais reprend avec Kawkab amirat al Sahra’ en 1946. 

Une courbe ascendante 

__Les premiers films libanais étaient tournés suivant le modèle égyptien, le plus répandu dans la région à l’époque. En effet, dans les années 50 et jusqu’au début des années 60, les producteurs et réalisateurs égyptiens avaient choisi le Liban comme terre de tournage et terre d’asile. Les interprètes étaient choisis parfois parmi les acteurs ou chanteurs égyptiens comme Farid el Atrache mais aussi parmi les artistes libanais comme Sabah qui s’illustra souvent dans des productions égyptiennes. En 1965, même le grand cinéaste égyptien Youssef Chahine fut invité au Liban afin de tourner la comédie musicale Le vendeur de bagues (Biyya3 el Khawatem). S’il garda le titre de la comédie musicale des frères Rahbani et son interprète Fayrouz, l’action et le lieu subissent de nombreux changements. 

__Puis le cinéma libanais s’éloigne peu à peu du modèle égyptien, avec des films tels que Vers l’inconnu (Ila Ayn) et Le Petit étranger de Georges Nasser, tournés en 1958. Premier film libanais à être présenté au Festival de Cannes, Ila Ayn retourne 60 ans après sur la Croisette. La copie étant restaurée, elle sera projetée dans le cadre de Cannes Classics. 

__Vers le début des années 1970, Beyrouth devient le centre des conflits de la région. Des nuages sombres pointent du nez. Tout comme sa ville, le cinéma libanais puise 

 

dans le passé et le présent pour s’interroger sur son identité politique ainsi que celle du pays auquel il appartient. C’est le cas de Safarbarlek d’Henri Barakat en 1967 ou encore Nous sommes tous Feda’iyin (1969) de Gary Garabédian.

__Le pays va par la suite plonger dans quinze années de guerre et d’instabilité. Le manque de financements va pousser les cinéastes à travailler avec des producteurs étrangers. La guerre reste le seul sujet des films de cette époque. Au cours de ces années de guerre, des cinéastes tentent d’apporter leur témoignage, dont le choix est souvent influencé par leur environnement politique de l’époque. Qu’ils soient de gauche ou de droite, leur réflexion va se refléter à travers leur travail. Borhane Alaouié avec Beyrouth la rencontre et Maroun Baghdadi avec Petites guerres en 1981, et Hors la Vie en 1991 – qui obtient le Prix du Jury à Cannes, une première pour le Liban – et plus tard, Jean Claude Codsi avec Ana el Awan, Jocelyne Saab avec Kan ya ma kan ya Beyrouth ou Jean Chamoun avec Rahinat el Intizar en 1994 ou même Randa Chahall Sabbag avec Le Cerf-volant en 2003, s’illustreront, formant simplement des aventures disparates et personnelles. En 2005, Jocelyne Saab signe avec Dunia un film où le soufisme et la sensualité s’entremêlent, qui sera interdit au Caire et soulèvera l’ire des hommes religieux. Encore une fois, l’Egypte et le Liban s’entrecroisent.

L’explosion 

__C’est la dernière période qui s’étend donc de 2000 à 2019 qui inscrit en grandes lettres le nom du Liban. C’est, sans aucun doute, le film West Beirut de Ziad Doueiri en 1998 qui constituera un important tournant dans ce jeune cinéma libanais prometteur et qui sera certainement le 7e art de demain. Si certains sujets continuent à avoir pour toile de fond la guerre comme Zinnar el Nar, Chatti ya dinyé de Bahig Hojeij, Beyrouth Fantôme de Ghassan Salhab ou encore Sous les Bombes de Philippe Aractingi et Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, d’autres films se diversifient et traitent de sujets sociaux comme Caramel et Capharnaüm de Nadine Labaki, Bosta, le film musical de Philippe Aractingi ; Falafel de Michel Kammoun ou Tramontane de Vatché Boulghourdjian.

__Le cinéma libanais bouillonne aujourd’hui. Deux films "made in Lebanon" ont déjà été nommés aux Oscars sans parler des autres récompenses dans les grands Festivals. Il est certes difficile de citer tous 

les travaux des réalisateurs dont le nombre s’est beaucoup accru, mais il était important de dessiner le portrait d’un 7e art encore jeune qui promet beaucoup.

Et le cinéma égyptien lui, qu’est-il devenu ? 

____Si le 7e art libanais, en recherche constante d’identité, a réussi à trouver sa place sur la plateforme internationale, l’Égypte, elle, qui était en avance sur la région en matière de cinématographie et qui a connu ses heures de gloire, a pénétré, depuis, un tunnel sombre. Cette industrie a pointé du nez avec des projections dans le hammam Schneider qui sera transformé en salle de cinéma. En 1906, apparaît la première salle de cinéma et en 1917, celles-ci seront au nombre de 80. Mais ce n’est que vers 1912-1915 que les premières scènes seront tournées en Égypte. Avant-gardiste, le cinéma égyptien donnait également une place privilégiée à la femme. Ainsi, le premier long-métrage Leila est réalisé par Wadad Orfi et c’est la comédienne Fâtma Rouchdi qui produit Le Mariage en 1932. Enfin, c’est Togo Mizrahi qui va jouer un rôle pionnier dans le développement du cinéma égyptien en fondant dès 1929 un studio en Alexandrie. Quelques années plus tard, en 1935, les studios Misr sont créés et le premier film parlant, Awlad al Zawat sera réalisé en 1932. D’autres studios moins importants apparaîtront et un véritable star system, à l’instar de Hollywood, voit le jour.

L’âge d’or du cinéma égyptien

__Pourquoi ce cinéma était-il plus prépondérant que tous les autres pays du Moyen-Orient ? Parce qu’il régnait à cette époque une vie multiculturelle bouillonnante au Caire et que le gouvernement faisait de tout pour protéger la langue arabe loin de toute influence colonialiste. Un genre assez particulier se crée alors : le genre musical, où les histoires d’amour sont racontées en chansons. Tous les grands de la chanson s’y retrouveront : Chadia, Farid el Atrache ou Oum Kalsoum, Sabah et Leyla Mourad. Certains films marqueront leur époque comme Widad d’Ahmed Badrakhan ou le cycle Leila. Ce genre emblématique sera appelé "l’âge d’or du cinéma égyptien" et rayonnera dans toute la région. Les sujets de prédilection jusqu’en 1940 seront la farce ou le mélodrame avec des amours toujours impossibles. Le setting est riche et fastueux, les actrices, très modernes, sont toujours vêtues de robes longues comme les stars américaines et ont souvent un caractère débridé et indépendant. Quant à la musique, elle jouera un rôle primordial pour intensifier l’action. Souvent des petites saynètes de danse de ventre traverseront le film.

__Ces comédies font place plus tard à un genre réaliste imprégné des problèmes de la société. Abd al-Ghani Kamal Salim est le premier réalisateur égyptien à faire 

partager ses préoccupations politiques dans La Volonté (al-'Azima, 1939) mais qui sera souvent censuré. Dans son film, il explore les problèmes de la société égyptienne sans chants ni danses. En 1945, Kamal Al-Telmessani suivra ses pas et réalisera Le Marché noir. Produit par les Studios Misr, il est cependant banni et subit un échec commercial. Mais en 1947, les autorités, s’inspirant du Code Hays réglementant la censure dans le cinéma hollywoodien, renforceront la censure et éradiqueront des écrans la pauvreté, les appels à la révolte, la remise en question des valeurs patriarcales... Ce qui offrira un cinéma amorphe, dépourvu de toute originalité et d’audace. 

Dans les années 60, l’industrie est nationalisée (y compris les Studios Misr) et le cinéma devient un instrument propagandiste à la gloire de Nasser. Les comédies musicales continuent à peupler les écrans et on voit apparaître une génération d’acteurs charismatiques comme Omar Sharif, Souad Hosni, Ruchdi Abaza ou Faten Hamama.

Se relever après la chute 

__Avec la disparition de Nasser, des talents cinématographiques comme Hussein Kamal, Salah Abou Sayf ou Youssef Chahine affirment leur présence. Ce dernier sera célèbre internationalement pour son travail, surtout dans les années 70 et 80. Mais il ne réussira à franchir les bornes cannoises qu’au cinquantième anniversaire du Festival qui lui donnera la Palme de la bravoure alors que le Libanais Maroun Baghdadi se sera déjà affirmé, très tôt, sur la Croisette.

__Dans les années 2000, à côté d’une série de films très légers et très grand public, la littérature reste une source d'inspiration pour d’autres, comme avec les oeuvres de Naguib Mahfouz. On assiste ainsi en 2006 au succès du film L’Immeuble Yacoubian de Marwan Hamed, adapté de l’écrivain Alaa el Aswany. Si, actuellement, les salles de cinéma ne sont plus aussi nombreuses, quelques-unes, mythiques, de l’âge d’or demeurent. La production est toujours forte mais en baisse de qualité. Ainsi, on assiste à la création de Zawya, au Caire, un premier cinéma d’art et d’essai, créé en 2014 par Misr International Films, la compagnie de production créée par Youssef Chahine en 1972 et dont Marianne Khoury est aujourd’hui la directrice. Il a pour vocation de donner de la visibilité aux films égyptiens produits hors des circuits traditionnels et également de projeter des films étrangers exclus de ces circuits. De jeunes réalisateurs tentent de leur côté de briser les tabous, et d’innover dans cette industrie qui était une des premières mondialement. À l’exemple d’Abu Bakr Shawki qui en 2018 a vu son film Yomeddine sélectionné à Cannes.




    latest issue

    Noun May 2019  Noun-Mai 2019

    Noun-Mai 2019