du caire à beyrouth, une traversée de la musique orientale…

du caire à beyrouth, une traversée de la musique orientale

Pas besoin de remonter loin dans le temps pour découvrir les origines du chant et de la musique orientale. Durant la Jâhilîya et bien plus tard, la musique n’avait un usage que secondaire, afin d’accompagner la récitation des poèmes. Au temps où naissait l’Islam, la musique était surtout une affaire de femmes, qui jouaient de leurs instruments lors des occasions et des célébrations. Des siècles plus tard, elles apprendront à jouer le naï, le oud, la rababa et le tambour, pour chanter des textes respectueux de la rythmique poétique arabe, si pointilleuse. La voix est d’ores et déjà au coeur de l’art musical arabe.


__Ce n’est en effet qu’au 19e siècle que la musique orientale commencera à se développer et trouver une identité avec la création de l’opéra Aïda par l’italien Verdi et la construction de l’Opéra en Égypte. Alors que Salama Hijazi fonde le théâtre lyrique, un de ses étudiants passionnés de musique, Sayed Darwich, retient son attention. L’enfant prodige forme sa propre troupe et multiplie les productions théâtrales folkloriques, des dizaines chaque année, avant de s’éteindre à 31 ans. Il aura notamment composé ce qui deviendra le fameux hymne national égyptien des décennies plus tard. Rapidement, la musique évolue et les instruments européens sont introduits. Au début du 20e siècle, alors qu’apparait le microphone, un précurseur, Mohammad Abdel Wahab, fait évoluer la chanson arabe, fort de son savoir en musique occidentale. Il devient alors le "chanteur des générations" dans les années 30, en chantant dans le film La Rose blanche. Ses chansons sont courtes et ne dépassent pas les quatre couplets. Il tourne alors dans de nombreux films et enchaine les duos. Ses chansons "Ya Msafer Wahdak" et "Emta Ezzaman" résonnent dans l’ensemble du monde arabe. Derrière la Méditerranée, nait à la même époque Farid el-Atrache, d’un père syrien et d’une mère libanaise. Entre l’Égypte et le Liban, le destin de la nouvelle musique orientale est scellé.

L’Égypte de l’Âge d’or

__Élève du compositeur égyptien Riad El-Soumbati, Farid el-Atrache, alias le "chanteur triste", est un virtuose du oud. Éminent compositeur, il enregistre durant sa carrière plus de 350 chansons comme "Ya Gamil" et tourne dans une trentaine de films. Son tout premier succès, le film Entisar el-Chabab, le fait connaitre du grand public ainsi que sa soeur à la voix de velours, Asmahan, qu’il mariera contre son gré pour l’éloigner du monde du spectacle, mais en vain. Le chant lyrique très occidental et empreint de mélancolie de cette dernière 

surprend sur les titres "Ya Touyour" et "Layali el-Ons Fi Vienna", qu’elle enregistre peu avant son décès tragique, qui plonge son frère Farid dans la tourmente. Compositeur prolifique, avec Abdel Wahab, ils composent pour Oum Kalthoum, considérée jusqu’à présent comme la plus grande des voix du Moyen-Orient. "L’Astre de l’Orient", capable de suspendre les foules au geste de son foulard, fera évoluer son style pendant trente ans, avec de nouveaux thèmes et instruments. Avec les créations de Riyad Soumbati, puis celles du grand Baligh Hamdi et de Mohammad el-Mougui, un culte se crée autour du personnage qui réunit classes populaires et supérieures et se distingue par ses chansons-fleuves qui durent pendant plus de deux heures. Ses chansons touchent à la politique et la religion. Elle chantera ses tubes "Enta Omri", "Al-Atlal", "W Daret El Ayyam", "Alf Leila W Leila" et "Efrah Ya Albi" partout dans le monde, et jusqu’à l’Olympia de Paris dans les années 60. Quatre millions d’Égyptiens noirciront les rues du Caire le jour de la mort de la maitresse du Tarab, ce genre qui remonte à la Jâhilîya, et qui permet d’atteindre une sorte de nirvana à force de "Ya Leil", et de répétitions de refrains et improvisations. À l’époque, le cinéma égyptien permet également à la chanson arabe de connaitre son âge d’or, et de faire découvrir des talents comme Fayza Ahmad, Souad Hosni et Abdel Halim Hafez, le rossignol brun à la popularité-record, et aux tubes commerciaux "Zay El-Hawa", "Ahwak", "Sawwah", et "Awal Marra".

Des icônes du Pays du Cèdre

__"Il est impossible qu’une personne ait une voix comme celle que je viens d’entendre !" C’est en ces mots que s’est exprimé Mohammad Abdel Wahab en entendant un ténor libanais chanter au début des années 50, le mouwal "Walaw". Il s’agit de Wadih Es-Safi, déjà connu de tous les Libanais grâce au titre "Alloma" et qui devient le premier chanteur arabe à interpréter des titres simples en dialecte libanais. Quelques années plus tard, il oeuvre avec d’autres musicologues à moderniser le folklore libanais 

de la "Ataba" et de la "Mijana", avec de grands noms comme Zaki Nassif, Philémon Wehbé et les frères Rahbani, Assi et Mansour. Ces derniers créent le théâtre musical libanais, avec leur première pièce présentée à Baalbeck en 1960, Mawsam Ezz, et qui réunit Wadih Es-Safi, Nasri Chamseddine et Sabah, autre légende libanaise connue pour son succès en Égypte, sa réputation mondiale, ses tenues vestimentaires attrayantes, ses sept mariages et ses tubes immortels dont on retiendra "Zay El Assal", "Yana Yana", "Saat Saat", "Iyam el-Loulou" et "Aal Dayaa". Les frères Rahbani dessinent alors l’image d’un Liban pacifique, bienheureux, qui restera dans la mémoire collective malgré les années de guerre civile. Au centre de leur succès, une autre icône à la voix en or, Fayrouz, propulsée sur le devant de la scène mondiale au milieu des années 50 avec des chansons courtes qui contrastent avec celles d’Oum Kalthoum, et qui proposent une musique plus occidentalisée. Feyrouz chante l’amour, la patrie, Jérusalem et Gibran Khalil Gibran. Sa voix devient synonyme du Liban, et ses "Nassam Alayna El Hawa" et "Bhebak Ya Lebnan", éternels. Après le décès de son époux Assi Rahbani, son fils Ziad Rahbani l’emmène vers un style nouveau plus jazz et plus moderne. Dans la Syrie avoisinante, Sabah Fakhri répand de son côté les chansons traditionnelles alépines et le Mouwachah, créé en Al-Andalus, et duquel évolua le zadjal en arabe dialectal. George Wassouf, lui, devient le "sultan du tarab" avec sa voix rauque et ses chansons "El- Hawa Sultan" et "Garahouna".

__Au début des années 90, l’âge d’or de la chanson est bel et bien terminé. Les temps changent, le monde arabe est plus ouvert et Beyrouth essaie d’épousseter les traces de la guerre. Majida el-Roumi, révélée à la télévision libanaise dans les années 70 vient de chanter le poème de Nizar Kabbani, "Ya Beyrouth, Sett El Donya" et Melhem Barakat, qui s’est démarqué sur les planches du théâtre Rahbani, sort de nouveaux singles. Ragheb Alama, lui, a tourné le tout premier vidéo-clip de l’histoire de la musique arabe, "Albi Aachekha". Alors qu’apparait la Tunisienne Latifa et que Samira Said, une marocaine, connait le succès grâce à un tube très moderne qui rompt avec le classique habituel, "Al Gani Baad Yomen", l’Algérienne Warda abandonne à son tour le classique. Avec le compositeur Salah Charnoubi, elle fait danser le monde arabe au rythme de 


"Batwannes Bik" et "Harramt Ahebbak". Amr Diab fait de même avec "Habibi Ya Nour El Ein", et conquiert la scène égyptienne qu’il ne perdra plus depuis. Les années 90, c’est aussi et surtout une nouvelle génération de chanteurs libanais qui voit le jour grâce au télé-crochet Studio el-Fann : Najwa Karam, Nawal el-Zoghbi, Wael Kfoury, Ramy Ayache, Fares Karam, Maya Nasri et Rabih el-Khaouli. Ils bénéficient des premiers vidéo-clips et acquièrent une renommée dans l’ensemble du monde arabe. Nawal el-Zoghbi chante "Mandam Aaleik", "Daloona", et "El-Layali", des tubes instantanés, alors que sa rivale Najwa Karam adopte un registre plus proche du folklore libanais et acquiert le titre de "soleil de la chanson".

2000, quand tout chamboule

__Avec la mode des lolitas qui apparait au début du troisième millénaire, de Britney Spears à Alizée, le monde arabe se trouve une nouvelle star en Nancy Ajram. Avec des tubes égyptiens comme "Akhasmak Ah" et "Ah W Noss" filmés par Nadine Labaki, la jeune Libanaise devient star de la pop et fait de l’ombre aux stars des années 90 qui tentent tant bien que mal de s’accrocher, alors qu’apparait également la tornade et bombe sexuelle Haifa Wehbé avec son "Agoul Ahwak" et Elissa, aux chansons romantiques et sensuelles qu’elle filme enveloppée de draps de lits. Le trio libanais Nancy-Elissa-Haifa fait des jalouses et crée une vague de chanteuses qui misent sur leur physique et des vidéos osées. Des chanteuses qui ne tiendront pas à l’épreuve du temps. Dix ans plus tard, elles disparaissent du paysage musical pendant qu’Elissa, Najwa, Haifa et Nancy confortent leurs bases populaires dans le monde arabe, chacune dans son univers. Les télé-réalités abondent aussi et permettent à de nouveaux chanteurs de voir le jour, comme Melhem Zein et Joseph Attieh au Liban, Tamer Hosni en Egypte, Nassif Zeytoun en Syrie et Saad Lemjarred au Maroc. Le clip de ce dernier pour la chanson "Enta Maallem" (2016), aux sonorités pop, est visionné plus de 750 millions de fois sur Youtube, un record dans l’histoire de la chanson arabe qui aura vu, en une centaine d’années, de toutes les couleurs. 

__La langue n’est que le reflet culturel et intellectuel d’une société, de ses complexes et de son idéologie. Si l’on chante encore aux femmes au masculin dans la musique orientale, c’est bien à cause d’une tradition instaurée par de nombreux poètes arabes à l’ère abbaside, dans leurs poèmes d’amour et de ghazal. Une tradition transmise de génération en génération, au point d’oublier aujourd’hui la véritable raison pour laquelle nos ancêtres poètes ont pris cette habitude, et sur laquelle les historiens ne s’accordent toujours pas. Pour certains, elle est due à la société machiste qui a longtemps dénigré la femme au point de lui refuser tout respect et l’usage des pronoms féminins. Pour d’autres, c’est par pudeur que les poètes refusaient de s’adresser aux femmes directement, ou pour éviter tout scandale dont ils ou elles pourraient être accusés. Enfin, certains y voient une manière de rendre plus général le sens du poème ou même encore une conséquence directe de l’homosexualité alors répandue dans le monde arabe ! Le mystère reste entier.



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