gabriel yared et yasmina

gabriel yared et yasmina joumblatt ou le retour à la source

Lui n’est plus à présenter. Oscarisé pour The English Patient, Césarisé pour L’Amant, le compositeur de musiques de films comme celles de Back to Cold Mountain, 37,2 le matin, The Talented Mr Ripley, Azur et Asmar et bien d’autres, est certainement l’artiste libanais le plus extraordinaire que notre pays ait connu. Elle, est psychanalyste et homéopathe, mais dans ses veines coulent les voix d’Asmahan, son arrière-arrière-grand-mère et d’Oum Koulsoum. Et voilà que Gabriel Yared et Yasmina Joumblatt, amis depuis plus de 15 ans, et qui ont souvent joué à revisiter les grandes chansons du patrimoine oriental, ont décidé de mettre sur scène cette espèce de retour aux sources, ce vécu entre deux personnes ayant toujours habité à l’étranger. Chassé-croisé entre Beyrouth, Paris et Genève. 


Ya habibi taala elha’ni choufi li garali… min bou3dak. C’est avec ce morceau, l’un des plus beaux, si ce n’est le plus beau de la chanson arabe, que la "collaboration" entre Gabriel Yared et Yasmina Joumblatt a débuté. C’était il y a 3 ans. Mais avant ça, quand l’arrière-arrière-petite-fille d’Asmahan vient taper à la porte du compositeur et lui présente son projet, ce dernier ne se sent pas prêt. "Ce n’est pas que je ne me sentais pas prêt à faire de la musique orientale, j’ai fait de la fusion dans les films de Maroun Bagdadi, Costa Gavras, Azur et Asmar, mais à ce moment-là, je n’étais pas la personne adéquate pour le projet de Yasmina. Puis, une dizaine d’années plus tard, la chose revient sur le tapis. On en reparle. Je branche un click métronome électro, sans musique, elle commence à chanter. Je ne connaissais pas sa voix et non seulement j’ai été séduit mais j’ai été tourneboulé par ce que j’ai entendu." C’est là qu’ils décident de revisiter ensemble le morceau d’Asmahan. "Il n’était pas question de se mesurer à l’originale, c’était impossible. On l’a entièrement revisitée. Et c’est ainsi que j’ai proposé à Yasmina d’écrire des chansons ensemble". "Notre amitié a rendu les choses beaucoup plus simples," explique la chanteuse. "Ça a coulé de source que l’on travaille ensemble". Yasmina Joumblatt, qui a toujours aimé chanter, était plus attirée par la musique classique. Tombée sous le charme de Montserrat Caballé quand elle interprète "Barcelona" avec Freddie Mercury, c’est vers ce genre qu’elle se dirige et elle suit durant des années des cours de chant lyrique. D’Asmahan, elle retient, surtout à l’époque, l’image d’une femme libre, sans tabous, une prédatrice sexuelle et non un objet de convoitise pour les hommes. "J’ai découvert son chant bien plus tard. J’étais curieuse de connaître le tarab et, en bonne obsessionnelle, j’ai commencé à en écouter pendant un mois." Mais c’est d’Oum Koulsoum qu’il s’agira


En juillet prochain, les deux artistes, qui ont travaillé seuls, sans maison de disques, sans pression, sans se plier à une quelconque exigence, seront ensemble sur scène au Festival de Beitteddine. Gabriel Yared y jouera certaines de ses musiques de films mais pas les plus connues. Puis ensemble, ils réinterpréteront 4 chansons orientales: 3 d’Asmahan et une de son frère Farid el Atrach, mais aussi leurs compositions originales. "J’ai complètement découpé les chansons, comme ‘Layali L’Ounsi fi Vienna’ qui est une valse. Cela ne ressemblera pas aux originales," précise Gabriel Yared. Le musicien, qui nous avait habitués à un genre différent, ne s’essaye pas vraiment pour la première fois à la musique orientale. "La musique orientale a bercé mon enfance. Quand j’étais pensionnaire chez les Jésuites, j’entendais des mélodies ou le muezzin en musique de fond. Ça s’est inscrit dans ma mémoire et dans mon coeur. Il y a souvent eu des inspirations orientales dans mes compositions." Quand le projet avec Yasmina commence, Gabriel Yared ne compose pas tout de suite les musiques. "Yasmina écrivait ses textes dans le train qui l’amenait de Genève où elle vit, à Paris où je vis. Ses mots ont inspiré la musique. Et il m’est impossible de les définir aujourd’hui. Ce sont des sortes d’Ovni mais bâtis comme des lieder de Schumann. Et tout ce processus s’est fait au fil de trois années." Les maquettes ultra élaborées sont comme des écrins composés de cordes, de bois, de cuivres. On y trouve également une reprise de "Lullaby for Caine" qu’interpréta Sinnead O’Connor sur la bande son de The Talented Mr Ripley.

"Ce qu’on a fait, nous l’avons fait comme un jeu. Ce n’était pas un travail à proprement parler, ni aseptisé pour plaire. Et c’est livré comme tel", raconte Yasmina Joumblatt. L’art pour le plaisir de l’art. 4 enregistrements seront très bientôt disponibles sur les plateformes de téléchargement et de streaming comme iTunes ou Spotify. Mais c’est le live qui sera enregistré. "C’était intentionnel de ne pas faire un disque en studio. En live, il y a quelque chose de vivant, de spontané. Et Yasmina comme moi pouvons aller de nos improvisations sur scène". 

Les chansons que les deux musiciens joueront sont filmiques. Cinématographiques. Rien d’étonnant de la part du compositeur de la musique d’Hanna K. de Costa Gavras. "Chacun invente ses propres images en écoutant ces morceaux. Il suffit de fermer les yeux". Quand on leur demande si c’est leur première grande expérience orientale, ils répondent à l’unisson (ça ne s’invente pas) que ce n’est pas une expérience. "Nous érigeons une sorte de pont entre notre appartenance à l’Orient et notre vécu en Occident. C’est notre expérience de vie à tous les deux et ce n’est pas l’histoire d’Occidentaux qui reviennent dans leur pays. C’est juste qu’au sein de ces chansons, il y a les deux mondes qu’on a vécus et qu’on vit toujours." Ce n’est donc pas un habillage mais un concept, enrichi par des années d’expérience(s). Et Gabriel Yared de rajouter : "J’ai l’impression que tout mon cheminement m’a mené à ça. Je n’en reviens pas de ce qu’on a fait ensemble." Leurs richesses musicales sont enrichies par les textes de Yasmina. Rythmique à la Marvin Gaye, pop à trois temps, ¼ de ton glissé ici, leur musique est éclectique mais avec une identité et une entité propres à elle, une sorte de chemin sur lequel ils vont nous emmener le 18 juillet. "Liqa2 Aala Sharq Jadeed" est le titre de cette belle rencontre. Un dialogue entre deux rives. Les leurs.


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