la gomme doit être l’outil principal du designer

En 2014, quand Marc Dibeh se fait inviter à diner chez quatorze personnes qu’il ne connaissait pas (spécialisées dans le monde de l’art, de la mode, ou de la photographie) dans le seul but de nourrir son imaginaire, il a 29 ans et beaucoup d’audace. “Pour créer, j’ai toujours besoin de raconter une histoire que je transforme dans un deuxième temps en un produit”. Il arrive chez l’hôte les mains vides et repartira la tête pleine de petites anecdotes. Le lendemain sans plus tarder, il rédige un texte d’une façon presque automatique, relatant la soirée et les petits détails qui l’avaient interpellé. Et voilà comment ce jeune designer se retrouve deux semaines plus tard avec 14 textes dont il va extraire le suc, pareil à l’huile après une cueillette d’olives. Et les phrases parsemées et retranscrites donneront naissance à une forme, une couleur, un matériau, un objet. “J’ai toujours fonctionné de cette façon, ce sont mes inclinaisons littéraires. Mon point de départ est toujours narratif sans que forcément le final ressemble au départ”. Et voilà comment, à sa manière, il parvient à exhumer de sa bibliothèque mentale, des milliers d’images et de références qui font aujourd’hui la richesse de l’univers singulier qui le distingue. 


Les petits bonheurs

__Quand il arrive au monde en 1985, un frère suspicieux et âgé de 10 ans l’attend. De son enfance, il se souvient de moments de bonheur partagés avec sa mère dont il était très proche. “Mon frère traversait ce passage obligé où l’on revendique son indépendance : l’adolescence. Et ma mère décidait de me prendre dans ses bagages à chaque été pour visiter la Colombie, le pays de ses origines. J’ai eu une enfance heureuse et curieuse. Longtemps, j’ai regardé les mains de ma mère faire et défaire la maison. Les Noëls étaient féeriques, les décorations et arrangements confectionnés par ses soins prenaient place comme par magie, et nous regardions émerveillés cette petite fée transformer notre intérieur. Quand il m’arrivait de détruire ou de casser un objet, je savais que, le lendemain, tout reprendrait sa place comme par enchantement. Elle était perfectionniste et cultivait le don de la patience. J’ai probablement hérité de ses gênes artistiques mais j’ignorais qu’un jour, à mon tour, je serais atteint par le syndrome de la création”.

Sur les marches de l’université

__À 18 ans, Marc Dibeh rêve de faire du cinéma. Il aura droit à un non catégorique de la part d’un père qui privilégiait les chiffres, mais qui néanmoins lui suggèrera : “Tu veux faire de l’art, je te propose du Design de produit et de surcroit, à Paris”. Lui qui avait passé de 16 à 21 ans le nez plongé dans les Cahiers du Cinéma et les livres des grands auteurs pour rattraper des lacunes littéraires, qui se voyait scénariste ou derrière une caméra, pour qui le Design était cette trop jolie femme qu’on ne pouvait approcher, accepte le défi. Mais lorsqu’on a cet âge et qu’on est lâché dans la plus belle ville du monde, la concentration et l’attention sont vite kidnappées. Au concours où il se présente, il ne sera pas parmi les derniers mais ne sera pas sélectionné. Il décide de se tourner vers l’architecture. Trois années plus tard, il obtient sa licence et rentre à Beyrouth le 11 juillet 2006 pour des vacances. Quand, le 12 juillet 2006, le Liban est une nouvelle fois plongé dans la guerre, Marc Dibeh tient tête à son père et refuse de se réfugier à Paris. Le calme revenu, il s’inscrit à l’Académie Libanaise des Beaux-Arts. Après des études d’architecture à Paris, puis d’architecture d’intérieur à l’Alba et une rencontre capitale sur les marches de l’université avec Marc Baroud, son professeur et mentor qui le convainc de choisir le design pour master, sa voie est assurée. Depuis, il ne cesse de monter en puissance, traçant tranquillement mais assurément sa route. Les créations de cet artiste boulimique font les plus grandes foires mondiales, ses meubles côtoient ceux de la galerie Carwan, devenus un poids lourd sur la scène du design arty, et sa fameuse lampe de chevet Love the Bird, dissimulant un sex-toy, présentée lors de son projet de diplôme, sera dans tous les magazines de design

Un dimanche pas comme les autres

__Ecouter une chanson de Thomas Fersen, s’imprégner d’un texte de Roland Barthes ou plonger dans les réminiscences de l’enfance pour en extraire une idée, un objet du quotidien à la fois simple et surprenant qui vacille entre poésie et industrie, c’est concevable. Marc Dibeh le fait et continue à le faire car ce jeune designer cultive le goût des mots. Il diffuse à travers ses créations à la fois géométriques et organiques, un message, joyeux et positif, ludique ou nostalgique, sans jamais sombrer dans la telenovela mais toujours reconnaissant envers la vie. Car, même privé de sa mère à l’âge de 30 ans, il avoue être né sous une bonne étoile. C’est dire son regard positif sur la vie. D’ailleurs, il suffit de plonger dans la bienveillance de son sourire ou de se laisser bercer par la pudeur de son regard pour être d’accord avec lui. Pour sa dernière exposition intitulée Dimanche 6, tenue chez Joy Mardini Design Gallery en novembre dernier, tout est parti d’une date, puis d’un texte de Roland Barthes. Sur fond de souvenirs, il commence par rédiger un texte qui relate les faits de ce matin-là où il fut arraché aux bras de sa mère. “Durant deux mois je relisais sans cesse ce texte et le décortiquais pour me décider à le retranscrire en croquis puis en lignes et enfin en formes”. L’événement tragique étant certes d’ordre universel, la force du jeune designer fut de le sublimer. “Et c’est là que je réalisais que les bras de ma mère avaient toujours été là, par leur rondeur, leur confort, leur douceur, et le refuge qu’ils m’offraient”. Les formes prennent place presque instinctivement, inscrites dans une ambiance ouatée ; les matériaux et les couleurs suivent, inspirés des années 80 et des vacances à Miami chez les grands-parents. Les grosses moquettes blanches composent avec le rose pâle et le mohair.

__Marc Dibeh réussit ainsi à créer un univers, projetant ses souvenirs, ses angoisses et ses attentes dans une quête du beau. Parce que son univers est tout à la fois fantasque, ludique, fétichiste et secret, il tape toujours dans le mille de nos émotions. Grand sentimental, l’art de la narration demeure cependant son inspiration et son ultime conversation avec la vie.


texte: Dany Mallat


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