les verticales et horizontales de jad ghorayeb, toujours au féminin


__Accessible à tous, photographes amateurs comme experts, la photographie s’accommode aujourd’hui du matériel le plus basique pourvu que le photographe démontre une maîtrise des notions de volume, de perspective, de composition, de découpage des plans, et de lumière pour réussir un cliché et mettre en valeur son sujet. Sauf qu’un photographe-artiste doit s’employer à s’inspirer de ce qui l’entoure pour le laisser résonner en lui et expirer un instant fort.  Sachant que ce n’est pas l’appareil qui fait l’image, mais le photographe qui développe sa créativité en traversant les frontières pour vivre ses émotions et les traduire en images. Ayant découvert sa passion il y a quelques années, voilà la véritable recette que Jad Ghorayeb applique, lorsqu’il enchaîne les pellicules de clichés pris sur le vif, sensibles et poétiques.


Créer, c’est aussi préserver

__Issu d’une grande famille d’artistes, ses pieds touchaient à peine le sol quand, juché sur un tabouret, il regardait des immeubles en balsa et en carton ondulé prendre forme sous les doigts de son père ou de sa mère, tous deux architectes. Il a joué avec la colle, découpé des formes et imaginé des villes, se doutant très peu qu’un jour, son œil allait traverser un objectif pour rendre compte d’une ville à l’urbanisme bafoué. Beyrouth, vue à travers le prisme de son quartier, donnera naissance à sa première série de photos “Beauty & the Beast”.

__Diplômé en architecture de l’Université Libanaise et major de promotion (en 2000), Jad rejoint le groupe Dar al-Handassa et collabore durant huit années consécutives à de grands projets dans toute la région, de Dubaï au Caire en passant par la Jordanie. Fort de cette expérience, il poursuit aujourd’hui sa carrière en free-lance, donne des cours à l'USEK, avoue aimer particulièrement le rapport avec ses élèves et depuis quelques années, tourne son intérêt davantage vers la photographie. D’abord flâneur urbain et contemporain du dimanche, il observe l’espace autour de lui, capture des images comme des notes écrites, enregistre ses pensées en créant une anthologie personnelle. La rue est son vivier et au cours de ses pérégrinations, photographiant le paysage de son quartier et l’architecture qui le caractérise, il utilise principalement la photographie pour dénoncer une réalité révoltante, celle de l’intervention humaine à mauvais escient. Des quartiers à caractère traditionnel envahis par des tours carnivores. 

__Son travail artistique est centré sur une vision sociale et culturelle du quotidien, labourant les champs de la mémoire, pointant les institutions laxistes qui permettent le saccage de l’environnement et la perte d’une richesse inestimable. Le patrimoine.


Et Jad Ghorayeb invita la femme…

__“J’avais fait le tour des espaces abandonnés, des hangars oubliés, des maisons désemparées face aux tours arrogantes, il me fallait une présence comme pour attester, accuser, contraster, redonner vie aux pierres et bousculer le silence”. La femme fait  soudain irruption ! Elle sera pour Jad Ghorayeb l’intégration dans l’espace, au creux de la nature ou du site. Elle fera écho à son enseignement d’architecte quand il forme des générations en clamant : “Respectez l’harmonie et intégrez vos créations avec un sens de l’équilibre, de la mesure, et surtout du respect du beau” semble-t-il dire à ses étudiants. Ses muses vont pénétrer avec lui des espaces interdits, le théâtre de Beyrouth ou la synagogue de Bhamdoun, se fondre dans les entailles d’un terrain abandonné, épouser la forme des pierres, disparaître dans le modelé de la terre, s’aligner aux verticales de la lumière, flirter avec l’ombre pour devenir à leur tour lumière. Ce qui fait l’unicité d’une photo pour Jad Ghorayeb, c’est le fait de n’être jamais capable de la refaire à l’identique. C’est souvent l’environnement qui lui inspire la femme et non l’inverse. Il ne réfléchit jamais, et le cliché est souvent dicté par une flaque d’eau, une dune de sable ou la forme d’un rocher. Et quoi de plus gracieux qu’un corps de ballerine sculpté comme une statue grecque pour dégager cette puissance. Elles viendront fendre de leurs jambes l’espace du cliché dans un saut qui ne doit sa beauté qu’à l’instant que Jad sait si bien capter, ou quadriller le vide de mille jambes et mille bras. Tantôt en couleur, tantôt en noir et blanc, Jad Ghorayeb piège la pénombre pour mieux laisser pénétrer la clarté, comme si l’ombre et la lumière se donnaient un rendez-vous amoureux. Car une passion est finalement toujours une histoire d’amour. Celle de Jad Ghorayeb a encore un long chemin devant elle, un chemin à suivre…


    latest issue

    Noun May 2019  Noun-Mai 2019

    Noun-Mai 2019