myriam boulos, imagerie beyrouthine

__Un travail qui allie recherches personnelles et vision documentaire, un sens de l’esthétique unique, un regard sans filtre et sans concession sur sa ville, Myriam Boulos est l’une des photographes libanaises à suivre absolument. Sortie de l’Alba en 2015, la jeune femme a déjà reçu plusieurs prix dont le Byblos Bank Award pour la photographie et a participé à plusieurs expositions internationales. Un parcours qui impressionne et une vision de la société à la fois éclairée et pleine de sensibilité, qui bouscule les idées.


Passion prises de vue

__Née à Beyrouth en 1992, c’est à l’adolescence que Myriam Boulos découvre la photographie. “Quand j’étais jeune, je passais mon temps entre la musique et le dessin. En seconde, j’ai rencontré une amie qui avait une caméra très sophistiquée. J’ai voulu moi aussi avoir un bon appareil mais mes parents m’ont dit que je devais commencer par ‘développer mon œil’ et c’est ce que j’ai fait. J’ai directement su que c’était dans la photographie que je voulais travailler. C’est un médium qui colle parfaitement à ma personnalité.” Aujourd’hui, elle utilise sa caméra pour questionner la ville, ses habitants et sa place au sein de la société libanaise. Ses séries ont été exposées au Liban et à l’étranger. La jeune femme participe notamment en ce moment à la grande exposition collective C’est Beyrouth qui se tient à l'Institut des Cultures d'Islam à Paris jusque fin juillet. Outre son travail personnel, elle a fondé avec sa mère, la bédéiste Michèle Standjofski et sa sœur, Laura-Joy Boulos, le collectif Gémeaux. En 2015, elles avaient présenté l’exposition Disorder(s) in Beirut à la galerie Janine Rubeiz.


Vie perso, questionnements, photos

__Photographe incarnée et véritable électron libre, Myriam Boulos et sa caméra ne font qu’un. “Je ne pars jamais d’une idée construite que je mettrais ensuite en images. Au contraire, je me pose des questions, je fais des recherches, je prends des photos et celles-ci me mènent à d’autres questions. Ma vie personnelle, mes questionnements et mes séries, tout est à chaque fois lié. C’est un tout qui fonctionne ensemble.  J’ai toujours mon appareil sur moi mais quand je vais shooter, je sors avec mes flashs, mes prises de vue se passent au feeling mais elles sont programmées.”


La nuit, les masques tombent

__À travers son projet Vertiges du matin, la photographe a capturé la nuit beyrouthine de l’emblématique B018. “C’est un monde auquel je n’appartenais pas.  J’ai utilisé la nightlife comme contexte pour questionner la société. Pendant la journée, chacun est occupé à sa vie professionnelle; la nuit, la véritable carte sociale apparait. Je questionne le besoin d’appartenir à un groupe social distinct, le besoin de faire la fête dans ce contexte d’instabilité et d’insécurité. Avec mon flash, j’éclaire les choses qu’on aimerait cacher. Pour moi, la nuit, c’est comme ce liquide fluorescent utilisé dans les expériences scientifiques, ça permet de voir ce qui est invisible à l’œil nu.”

__Toujours dans un univers nocturne, la série Nightshift s’interroge sur la place de la femme à Beyrouth. “Je n’aime pas trop distinguer les genres, mais dans la société patriarcale libanaise, être femme, c’est vraiment jouer un rôle.” Dans son projet Tenderness, la nuit est encore à l’honneur, mais pas pour son aspect social ; il s’agit ici de capturer les corps dans leur dimension intime et privée.


Un regard documentaire

__Dans sa série Sunday exposée notamment à Photomed en 2016, la photographe dévoile une réalité peu connue, celle des travailleuses domestiques lors de leur seul jour de congé de la semaine.  “Cette série sort un peu de ma pratique. C’est un travail moins personnel et plus documentaire. J’avais envie de donner une place à ces femmes, elles m’impressionnaient. Dans notre société, elles sont uniquement représentées par leur profession et non pas en tant que femmes. En prenant ces images, je me suis rendu compte de l’aspect politique du sujet. Le système de la “Kafala’ est une forme d’esclavage des temps modernes et doit être aboli.”

__Dans Douce Virilité, l’artiste propose plusieurs portraits réalisés à Abidjan. Elle questionne, à travers ceux-ci, le regard que les Libanais portent sur la virilité.

Même quand il s’agit de mode, elle essaye de capturer l’humain plutôt que le produit. “J’adore faire des photos de mode, mais je suis plutôt mood shots. Tant qu’il y a des humains dans l’image, je suis satisfaite.”


Dead end

__Alors que ses projets nocturnes sont composés en noir et blanc et les sujets documentaires en couleurs, la photographe s’apprête à remettre ses propres codes en question. “Je vais présenter une expo solo sur la nuit en couleurs à l’Institut français de Beyrouth.” À travers cette nouvelle exposition intitulée, Dead End, elle se demande : “Comment s’approprier son corps et sa ville quand on est constamment étranger à l’un et à l’autre ?” Encore une fois, Myriam Boulos est partie à la rencontre des noctambules. “L’idée était de se chercher dans la ville mais aussi dans le corps. Le tout dans cette société contradictoire et fragmentée. Comment être soi-même dans cette ville, dans cette société? Je suis sortie de mon milieu, j’ai rencontré des gens de différents âges, de différents quartiers. J’adore dépasser ma zone de confort.” 

Dead End, à découvrir du 4 au 26 avril à l’Institut Français de Beyrouth.



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