yazan halwani : l’artiviste patriotique

Ses portraits géants d'intellectuels, d'artistes ou de figures locales se sont imposés dans l’espace public urbain comme les étendards d’une identité citoyenne commune, transcendant les clivages et incitant au sentiment d’appartenance nationale. À seulement 26 ans et une notoriété qui dépasse déjà les frontières, le graffeur-peintre-muraliste Yazan Halwani explore la question identitaire à travers des oeuvres engagées et dénonciatrices d’une classe politique corrompue qui entretient sciemment sectarisme et chaos économique. Rencontre.

Au coin de la rue Sursock, le visage de l’actrice et chanteuse Asmahan peint sur un portail en acier, arrête les passants. Avec sa musicalité particulière faite de calligraphie arabe et géométrie orientale, le portrait porte la marque de fabrique du jeune artiste de rue Yazan Halwani dont l’atelier se trouve justement à cette adresse. Figure de proue de la sphère street-art libanaise, ses fresques de personnalités mythiques disséminées sur les façades en béton de la capitale le révèlent il y a quelques années au grand public, suscitant même la curiosité de la presse étrangère qui voit en lui “le Banksy libanais”. Assis au milieu de ses peintures, il réagit tout de suite à ce parallélisme. “Même si je sais que ça part d’un bon sentiment, ce parallèle m’agace un peu car il vient d’un point de vue purement occidental. Mon approche au graffiti est très différente de celle de Banksy dont le but est de contester le rôle des gouvernants dans des systèmes politiques et culturels très ordonnés. Il cache son identité, réfléchit seul et exécute sans en informer quiconque. De mon côté, je suis venu m’opposer à des politiques qui essayent d’étendre le désordre dans une ville déjà très chaotique et d’acculturer les rues de la capitale en s’appropriant et vandalisant l’espace public par des outils de propagande rudimentaires : affiches, drapeaux ou tags. Je suis parti d’un questionnement sur la réelle identité de la ville de Beyrouth. Et c’est en interagissant constamment avec les habitants des quartiers que je suis arrivé à créer une identité fédératrice qui respecte leur sensibilité et leur permet de se réapproprier l’espace public par l’art comme ça a été le cas pour les portraits de Fairouz ou Sabah”.



“Hotel Lebanon”

Régissant la ville dans tous ses recoins, le chaos est justement le thème pivot sur lequel s’appuie le nouveau volet de sa quête identitaire et que l’artiste explique par l’entropie, phénomène naturel qui fait que les éléments tendent à se séparer, si abandonnés à eux-mêmes, créant toujours plus de chaos. Intitulée “Hotel Lebanon”, sa récente série de toiles en cours forme le triste récit ô combien familier d’un peuple constamment forcé au départ. Puisant l’inspiration dans les centaines de clichés fixés par la caméra de son smartphone, l’artiste dépeint la migration économique et les scènes de désordre entre monticules de bagages, cohue et files d’attente interminables dont est coutumier l’aéroport de Beyrouth. “Le Liban est perçu comme un hôtel dans lequel on vient passer quelques jours de vacances, sans aucun projet de s’y établir. C’est aussi une destination un peu imaginaire, que les Libanais de la diaspora gardent à l’esprit pour venir s’y fixer dans un futur hypothétique. Mais comme l’univers a tendance à l’entropie, sans entretien, le pays se désagrège doucement”.

Agitateur de conscience

À travers son art militant, engagé et engageant, Yazan Halwani veut mettre en exergue l’importance du contexte politico-économique dans le façonnement de notre culture et identité. S’appuyant sur la pensée du philosophe Gramsci et sur sa théorie de l’hégémonie culturelle, il nous invite à repenser un modèle perçu à tort comme positif. “Si on se penche un peu plus sur la narration des faits politico-économiques au Liban depuis le début du 20e siècle, on a l’impression qu’émigrer a toujours fait partie du parfait modèle économique libanais alors que c’est une situation qui a été créée par une classe dominante qui propage intentionnellement la culture du chaos et alimente le sectarisme dans un système de corruption institutionnalisée. Les conditions de vie deviennent alors si oppressives qu’elles finissent par dominer le sens commun, annihilant par la même occasion toute forme de résistance chez l’individu. Ce dernier abdique sans même lutter et trouve dans l’exil l’unique option de survie”.

Un schéma de vie que l’artiste a pourtant lui aussi adopté puisque, parallèlement à son art, le jeune homme est consultant ingénieur télécoms dans les pays du Golfe et passe actuellement un MBA à la prestigieuse Harvard Business School. Mais comme il l’explique, ce système lui permet de gagner décemment sa vie sans devoir accepter des projets commerciaux qui pervertiraient la qualité de l’art qu’il produit. “De plus, je ne veux pas être juste l’artiste qui dénonce une situation donnée sans avoir une implication active dans la vie de la communauté”.

Sous la même bannière culturelle

Né en 1993, Yazan Halwani est un enfant de Beyrouth qui n’a pas connu la guerre. C’est grâce au rap français des groupes IAM, Fonky Family ou NTM qu’il découvre la culture urbaine occidentale. À 14 ans, il commence à graffer et pose son blaze un peu partout, sur les bancs de l’école jusqu’aux murs de la capitale. Mais ce n’est qu’à 18 ans qu’il développe une véritable conscience politique et une réflexion artistique. En se documentant sur l’histoire de l’art et plus particulier sur celle du street-art à New York, il comprend qu’il n’existe pas de codes graffitis à importer. “L’important est de créer quelque chose qui ait du sens et résonne avec son environnement”. Il découvre aussi la calligraphie arabe dans un ouvrage appartenant à son oncle et se lance bientôt dans les effigies de personnalités publiques fédératrices. En 2009, il réalise celle de Samir Kassir sur un mur de la Quarantaine. Puis en 2013, c’est l’iconique Fairouz, peinte auréolée de lettres calligraphiques coufiques sur un mur du quartier de Gemmayzé qui le fait connaître. La “calligraffiti” définit dorénavant son style. Plus qu’un simple ornement, les lettres confèrent à ses oeuvres leur impulsion. “Ce sont les pixels de mes peintures. Je les utilise à la manière d’un pointilliste qui peint un portrait” explique cet artiste autodidacte. S’ensuivent les portraits de Gebran Khalil Gebran, Mohamad Darwish ou encore Ali Abdallah, un SDF vivant en face de l’AUB, qu’il a voulu immortaliser dans les mémoires suite à son décès lors d’une froide nuit d’hiver. L’oeuvre postée sur le net devient virale, traduisant une réelle préoccupation sociétale quant à la question identitaire. Tout comme le couple inter-religieux du film West Beirut peint sur l’immeuble Noueiri situé sur l’ancienne 

ligne de démarcation qui soulève, quant à lui, la question du sectarisme confessionnel et du mariage civil. En 2015, l’immense portrait de Sabah représentée sur une façade entière d’un immeuble de Hamra installe définitivement sa renommée. Image presque mystique ; baignée de ce même halo scriptural caractéristique de ses portraits, l’icône de l’âge d’or du Liban irradie le quartier de son sourire lui rappelant avec nostalgie l’époque bénie où la rue était encore le coeur culturel de la capitale avec ses cinémas et ses cafés fréquentés par des intellectuels.

L’action politique par la résistance culturelle

Avec une notoriété qui ne cesse de grandir, Yazan Halwani est aujourd’hui souvent convié à participer à des événements artistiques à l’étranger comme en France à l’IMA en 2015, à Dortmund et à Mannheim en Allemagne, mais aussi à Bahreïn ou à Amman en Jordanie. “J’accepte les invitations de mécènes, jamais à but commercial. Je ne veux pas que mes fresques servent de plateforme publicitaire”, précise-t-il. En 2017, il remporte la médaille d’or aux compétitions culturelles des Jeux de la Francophonie à Abidjan avec une oeuvre dénonçant le mariage précoce. Travaillant aujourd’hui sur des installations artistiques ou des oeuvres sculpturales à l’instar de “L'Arbre de la mémoire” réalisé en hommage aux victimes de la grande famine du Liban (1915-1918) et placé rue de Damas, Yazan Halwani se présente désormais comme un artiste contemporain spécialisé dans l'espace public.

Patriote dans l’âme, il cherche à interpeller et à mobiliser ses concitoyens, persuadé de la force fédératrice de l’art et de sa portée démocratique. Comme ce jour où deux policiers l’abordent en lui demandant son permis alors qu’il graffait. De fil en aiguille, ils se mettent à échanger, puis posant leurs armes de côté, les deux hommes commencent à donner leur avis sur la composition esthétique et finissent même par apposer quelques touches de couleurs. Une image symbolique et parlante… nous signifiant que l’art a bien le pouvoir de bouger les lignes


Texte: Karine Ziadé


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