ô café

 ô café, dis-moi ce que me réserve l’avenir 

Boire le café est un rite que tout Libanais digne de ce nom ne manquerait pour rien au monde. Le café se boit le matin, en sobhiyé avec ses copines, après chaque repas. Avec hal, morr, wassat, sucré. On l’offre aux inconnus qui demandent leur route, pendant les condoléances. À toutes les occasions. Et le café, on y lit l’avenir. On retourne la tasse et on y voit un serpent, deux "icharat", une ouverture, une trahison, de nouvelles amours. Bref, le café, c’est tout une histoire. Et ce, depuis le 15e siècle. 


__Des cafés, il y en a partout au Liban. Et si on ne le boit pas dans un endroit public, il trône dans toutes les cuisines. Même chez le coiffeur, dans une petite boutique, il y a une "rakwé" qui frémit sur le feu. Notre café, qu’on appelle le plus souvent café turc, c’est un peu notre calumet de la paix. Une sorte de lien de socialisation. À tel point qu’il y a même une machine pour en faire à l’aide d’une capsule. Au cas où la technique de faire monter le café quand il bout n’est pas dans nos aptitudes. Et même si l’espresso, le french press ou le café américain ont gagné du terrain, surtout auprès des jeunes, notre "kahwa" reste indétrônable. 

__Un simple regard sur le marché du café au Liban suffit pour constater l’incontestable hégémonie du café turc. Obtenu par décoction, il est sans doute le plus ancien mode d’obtention du café. Il est très différent du café filtré consommé en Occident. Ce dernier diffère du café turc de par sa préparation, la nature et le rôtissage de ses grains. Mais chaque genre a ses adeptes et son atmosphère. Dans le passé, les cafetières avaient une place privilégiée dans les bureaux des secrétaires. La pause-café est un rituel quasi universel. Ce moment de détente favorise la convivialité, les rencontres et les échanges entre collègues. C’est le "petit noir", le "petit caoua" (comme on dit en France) de la communication, voire de la créativité. 

__De café, chaque consommateur a son préféré. Et chacun(e) a sa voyante. Qu’on n’échangerait pour rien au monde. Si on peut lire dans la boule de cristal, les tarots, les cartes, les lignes de la main ou dans les chiffres, lire dans le marc de café est le plus courant des arts de la divination au Liban. Fétichisme? Tradition? Quasiment tout le monde retourne sa tasse une fois le café terminé. Les clients de ces voyantes de (bonne) fortune, sont aussi nombreux que variés : jeunes filles espérant enfin rencontrer le prince charmant, épouses impatientes d’avoir l’enfant qui se fait attendre, hommes politiques rêvant de plus de pouvoir, etc. La palette est grande. Tous, catégories sociales, sexes et âges confondus, viennent pour entendre les mots magiques dont ils rêvent. Un fil d’espoir, même ténu. Dans cette tasse, on place notre avenir. Dans deux "icharat" : 2 jours, 2 semaines, 2 mois, il y aura un changement. Une rentrée d’argent ("rez2a"), une belle rencontre, un nouveau job, "faraj", "bayad". Dans cette tasse, il y a un "eyn", une "7ayyé". C’est souvent quand on a besoin d’avoir une réponse qu’on va "consulter" une diseuse de bonne aventure. Souvent aussi quand on doit prendre une décision de changement de vie. Quand on a des doutes sur son ou sa partenaire. En gros, on a envie d’y voir plus clair dans ce résidu de café pourtant bien noir. Ersatz de psy ? 

 

Healer ? Guide pour prendre le bon chemin? La "bossara" est tout le temps sollicitée. Même par les plus grands. Mitterrand ne consultait-il pas Elizabeth Tessier avant chaque grande décision ? Et comme l’ont fait avant lui Napoléon, Roosevelt, De Gaulle. Même Brad Pitt a été voir un voyant pour savoir qui choisir entre Jennifer Aniston et Angelina Jolie. Était-ce dans le café ? 

__Pour les liseuses dans le marc, seul le café turc se prête à la voyance. Il faut le préparer à la manière traditionnelle, sans sucre, tourner trois fois et puis retourner la tasse. Mais prédire l’avenir dans le marc du café a ses limites temporelles. Les événements prévisibles se réalisent dans l’intervalle d’un ou de deux mois au maximum. Ou ne se réalisent jamais. Mais la cafédomancie aura toujours ses adeptes malgré la science non exacte de cette pratique. Et depuis la nuit des temps. 

Les origines 

__L'origine exacte de cette pratique est incertaine. Certaines sources présument une origine mésopotamienne qui se serait généralisée dans l'Empire ottoman avant d'être exportée vers la fin du XVIIe siècle dans les Balkans puis en Europe centrale à la suite des campagnes militaires ottomanes, avant de se généraliser. Selon un auteur du XIXe siècle écrivant sous le pseudonyme de Johannès Trismégiste, la pratique aurait été codifiée par un mage ou astrologue florentin du nom de Tomaso (Thomas) Tamponelli, dont on ne sait rien, dans un traité écrit au début du XVIIIe siècle. 

__Nathaniel Moulth écrivait en 1845, après avoir cité Trismégiste mais sans préciser ses sources : "D'autres astrologues, non moins dignes de confiance, affirment que la caféomancie fut découverte vers le milieu du XVe siècle par un derviche arabe, et qu'elle se répandit rapidement en Europe, en même temps que l'usage du café. Elle pénétra en France, par Marseille, en 1645. Mais ce ne fut qu'en 1669 que Soliman-Aga, ambassadeur de Mahomet IV, enseigna aux belles dames de Paris, à prendre du café et à lire dans son marc le sort qui leur était réservé dans l'avenir." Cette dernière affirmation est douteuse, car le sultan ottoman Mahomet IV avait quitté le pouvoir en 1687 et ne pouvait donc avoir d'ambassadeur à Paris à cette époque. 


On fait comment alors ?

__Le café bu (on aura pris soin d'en laisser quelques gouttes pour que la tasse reste légèrement humidifiée), on pose la soucoupe sur la tasse comme un couvercle et on retourne l'ensemble. Il faut ensuite patienter trois minutes avant d'enlever la tasse. Il faut soulever la tasse, et la poser (toujours en position renversée) sur la serviette blanche et ceci autant de fois que des marques se dessinent. Le principe consiste ensuite à interpréter les figures que l'on discerne parmi les marques.

Comment lire, tout seul, l’avenir dans le marc de café ?

1. Dans une casserole, mettre de l'eau et du café moulu. Faites bouillir pendant une minute.

2. Laisser refroidir et verser dans une tasse. Laisser ensuite reposer le café afin que le marc reste au fond de la tasse. Ne pas mélanger surtout. 

3. Une fois le café fini, retourner la tasse sur une coupelle et attendre quelques minutes. Puis on regarde les dessins formés au fond de la tasse et sur les parois : votre avenir serait là !

__Ensuite, chacun(e) y voit quelque chose et y va de son interprétation. Mais il semblerait qu’il y ait des figures universelles avec un sens identique.

Les cercles : s'ils prédominent sur les autres figures, vous aurez une rentrée d'argent. A l'inverse, s'ils sont peu nombreux, vous rencontrerez des difficultés financières.

Les carrés : s'il y en a beaucoup, vous subirez quelques désagréments.

Un carré allongé, proche du rectangle, annonce quant à lui, une dispute conjugale.

Les ovales : s'ils sont nombreux, vous aurez du succès dans les affaires.

Les lignes : si elles sont nombreuses, elles présagent une vieillesse heureuse. Si elles serpentent, vous aurez une difficulté.

Les triangles : si un seul apparaît, il symbolise l'emploi. Si trois se succèdent, c'est signe de grand bonheur.

Un losange : il annonce beaucoup de bonheur en amour.

Les oiseaux : en forme de "V", signe de bonheur.

Un serpent : il symbolise la trahison.

Une araignée : elle annonce une réussite financière.

__Ensuite, on peut voir ce qu’on veut en fonction de notre imagination. Mais attention, lire dans le marc est à faire avec modération. Et surtout ne pas placer ses espoirs dans le fond d’une tasse. 



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