l’influence orientale sur la mode occidentale. démocratisation ou appropriation ?

Quand l’Orient défile sur les podiums.

__L'histoire du Moyen-Orient et sa culture ont nourri l'imaginaire des explorateurs, des artistes et écrivains à travers le monde. Ils ont fourni une véritable source d’inspiration pour les créateurs de mode. De Palmyre à Casablanca, en passant par Beyrouth, on remarque, (et cela fait un bon bout de temps maintenant), l'engouement des créateurs occidentaux pour le style vestimentaire oriental. Retour sur les évolutions de cette mode. 


Un peu de contexte historique

__Le vêtement au Moyen-Orient, ce n’est pas simplement une façon de s’habiller, c’est un mode de vie. Les vêtements traditionnels arabes ou moyen-orientaux reflètent des valeurs culturelles, des croyances et des coutumes religieuses qui, souvent, appellent à la modestie et à l’humilité. Pendant longtemps, ce sont ces coutumes qui ont dicté l’habit de l’homme et de la femme arabes. Les vêtements étaient de simple construction. Les styles modestes prédominants comprenaient des superpositions, des silhouettes amples, et des tenues qui n'accentuaient pas la forme du corps. Tuniques, manches longues avec ceinture à la taille, pantalons amples, sont tous des vêtements qui ont été revêtus par les Arabes pendant des siècles.


La conquête de l’Orient

__“Il faut aller en Orient, toutes les grandes gloires viennent de là” déclarait Napoléon en 1798. 

À la fin du 18e siècle, Napoléon décide de conquérir l’Égypte et la Syrie. Il ne réussit pas, mais l’Égypte devint connue du monde occidental. À ce moment-là, l’égyptomanie n’avait pas encore réellement affecté la forme des robes mais les motifs incorporés. On a pu y trouver des motifs d’aigle, d’oiseau exotique ou de scarabée. 

__ Au début du XIXe siècle, le terme “orientalisme” fait son apparition. C’est une fabrication de l’Occident. L'orientalisme, c'est l'Orient vu de l'Occident. Compromis entre fiction et réalité, il donne lieu à des représentations parfois fantaisistes d'un Orient tout droit sorti des Mille et Une Nuits : Damas et ses palais, Constantinople et ses harems. L’orientalisme était, dans sa globalité, une tendance exotique. Suivant pas à pas toutes les tendances et inventions du siècle, l'orientalisme s'exprimait aussi bien à travers l'art, la littérature, la musique, l'architecture que la photographie. Les Occidentaux rêvaient des bains turcs, de la sensualité des femmes du harem mais aussi de la lumière unique de la Méditerranée et des couleurs du soleil couchant sur les vestiges antiques.

__Si l’on analyse le style ottoman de l’époque, les vêtements étaient adaptés au climat de la région, un climat tantôt frais tantôt chaud. C’est pour cela que les Orientaux portaient des vestes plus ou moins longues qu’ils pouvaient retirer ou remettre assez aisément. De plus, habitué à monter à cheval et à élever des troupeaux de moutons, le peuple avait donc besoin de pantalons confortables, amples et desserrés d’où le sarouel (cherwell).

__L’industrie de la mode a, depuis toujours, été le reflet des échanges commerciaux et des relations diplomatiques qu’ont élaboré les Etats entre eux. La France est l’une des premières nations à s’être liée au monde arabe. Et parmi les influences récurrentes chez les créateurs de maison français, on retrouvera notamment les influences égyptienne, ottomane, et maghrébine. 

__Entre 1899 et 1904, avait été publiée par le Docteur Mardrus, une traduction des Mille et une Nuits qui avait fait grand bruit (l’ouvrage original avait été traduit par Antoine Galland entre 1704 et 1717). Durant la même période, le 4 juin 1910, l'Opéra de Paris présente la première de Shéhérazade. La pièce réussit à retenir l’attention du grand public et toutes les Parisiennes voulaient désormais ressembler à la sensuelle Zobéide. 

__En 1911, le couturier français Paul Poiret était déjà célèbre pour ses créations inspirées de l’Orient. Il fut le fer de lance du style Art déco et celui qui démocratisa le turban orné d’une aigrette que sa femme arborait fièrement aux folles soirées parisiennes. Poiret organisait alors, dans les jardins de son hôtel parisien du 107, rue du Faubourg Saint-Honoré, la plus créative, la plus extraordinaire et la plus extravagante des fêtes costumées de l'époque. Ce fut la Mille et deuxième nuit. Trois cents invités, essentiellement des artistes, étaient conviés par le créateur. Poiret réadapta le sarouel à travers ses différentes collections et le commercialisa à sa clientèle fortunée de Paris. 

__Et puis, la mode de l'orientalisme s'effaçait à mesure que s'épuisait l’illusion de l’Orient et que le tourisme de masse s'en allait conquérir les sites directement. Après l'effondrement de l'Empire Ottoman en 1914, le mot “Orient” cédait sa place aux concepts géopolitiques naissants comme Proche-Orient ou Moyen-Orient.

__En 1922, la tombe de Toutankhamon a été découverte. Il devient alors le sujet de toutes les conversations. Et pour les créateurs, cela devient source d’inspiration. Cartier et Van Cleef & Arpels créent une collection entière inspirée des motifs égyptiens. Jeanne Lanvin visite les ruines et de retour à Paris, réalise des robes dans cette atmosphère dans une collection qu’elle intitule Toutankhamon (1923).

__Dans les années 1930, Elsa Schiaparelli, qui passait de longs moments en Tunisie où elle a même acheté une maison, s'inspire de la robe en voile traditionnelle de la région de Hammamet.

Le tarbouch est un chapeau rouge en forme de cône tronqué, orné d'un gland noir fixé sur le dessus généralement porté par les hommes au Moyen-Orient. Yves Saint Laurent le revisite dans sa collection et  en développe une version plus arrondie. Saint Laurent voyage pour la première fois au Maroc en 1966. Inspiré des couleurs et des patrons marocains, il dessine des images de femmes vêtues de robe rappellant leadjellabah. Il imagina plusieurs collections inspirées de cette région. Notamment sa collection présentée avec un hijab créé dans les années 1960. Et je n’oublie pas de mentionner Mr Dior, dans les années 70, qui, lui aussi, proposa un caftan européanisé.


La mode s’inspire encore du Moyen Orient aujourd'hui

__En 2016, Dolce & Gabbana lance sa collection de abayas. La abaya est une longue robe noire à manches longues recouvrant leurs vêtements. L'origine de ce vêtement remonte à 4000 ans, puis l'Islam absorba la pratique locale du voile dans sa culture. Avec le temps qui passe, les abayas sont devenues plus colorées et à la mode. 

__Givenchy, Giorgio Armani, Karl Lagerfeld pour Chanel, Valentino, Emanuel Ungaro et Donna Karan ont aussi trouvé inspiration sur les terres des 1001 nuits et ont créé des robes fluides dans le style des abayas revisitées avec des motifs transparents, des perles, des pièces en dentelles, des broderies arabesques. En 2017, pendant la fashion week de Milan, Max Mara et Alberta Ferretti font défiler Halima Aden, un mannequin d’origine somalienne. Halima porte un look adapté à sa religion musulmane. Elle défile en hijab. 

__Encore aujourd’hui, les créateurs réinterprètent donc le vêtement arabe et créent des collections qui sont supposées révéler l’importance et la richesse de notre patrimoine. Ces créateurs choisissent, pour la plupart, la stratégie d’adaptation; les jeunes femmes arabes voulant ressembler aux femmes occidentales et les jeunes femmes occidentales étant à la recherche de nouveautés, d’originalité et de dépaysement. Les créateurs gardent le style oriental en l’occidentalisant pour permettre à ces deux types de populations de s’y identifier, un travail qui n’est pas toujours facile, voire même insultant parfois et qui peut créer des confusions. En effet, cet Orient "occidentalisé" que dépeignent les créateurs ne correspond pas toujours à la réalité.


Une appropriation

__Et nous (Arabes) sommes nombreuses à nous méfier de l’adhésion du grand public au style oriental. La crainte : que ce mouvement soit monopolisé par les grandes marques de mode occidentales dans le but d’abord de renforcer leur côté marketing “politiquement correct”, ensuite d'adopter un style sartorial attirant, parce que “tendance”, en omettant de penser aux références culturelles, religieuses, historiques etc. (on entre ici dans un débat post-colonialiste, un sujet qui nécessite une étude et une recherche en profondeur, ainsi que 10 pages supplémentaires). Finalement, on craint que le mouvement soit à but lucratif. Évidemment, le potentiel financier est là: les Arabes dépensent beaucoup d’argent dans la mode, et les grandes marques en tirent pleinement parti.



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