des ballets de caracalla au crazy horse

Une enfance libanaise

__Yousra Mohsen naît en 1998, grandit à Badaro et fréquente le lycée français d'Achrafieh. “J'avais un rêve, devenir danseuse professionnelle. Parallèlement à ma scolarité, je suivais une formation intensive à Caracalla Dance School, en danse classique, contemporaine, folklorique, jazz... J'ai participé à de nombreux spectacles à Baalbeck, au Casino du Liban, à Tannourine, mais aussi à Milan, Bahrein, en Chine...” De son éducation, Laïla Liberty retient les valeurs de générosité et d'hospitalité. “Je crois qu'elles se transmettent de génération en génération dans toutes les familles libanaises. Ma mère m'a aussi appris l'importance de la rigueur et de la détermination. Elle m'a encouragée à être bien concentrée sur mes projets, sans oublier de profiter de la vie.” La nouvelle recrue du Crazy Horse a été marquée par l'expérience de la guerre de ses parents. “Quand il y a eu les événements de 2006, nous nous sommes installés à Arles, pendant deux ans ; clairement, ils ne voulaient pas nous faire vivre ce qu'ils avaient vécu. Quand ils en parlent, ils nous disent que même dans les heures les plus sombres, ils ont continué à aller à l'université, à sortir... Et c'est comme ça que fonctionne la jeunesse libanaise aujourd’hui, elle ne s'embarrasse pas de questions de sécurité, elle refuse d'y penser et veut vivre à tout prix. Même si le pays est à la dérive, les gens vivent comme si de rien n'était, c'est une force.”

Street Jazz Heels et Crazy Horse

__Le bac en poche, Yousra s'installe à Paris à 17 ans. “Lorsque j'ai intégré l'Académie internationale de la danse à Paris en 2016, je ne savais pas vraiment vers quel style de danse m'orienter, je voulais être polyvalente, et c'est ce que je suis, enfin, j'espère.” ajoute-t-elle en riant.

C'est une de ses professeures de danse, Nadine Timas, qui lui fait découvrir le monde de la danse en talons et du cabaret. “Elle m'a fait grandir en tant que femme, et m'a fait découvrir ma personnalité. Ce que j'apprécie dans le Street Jazz Talons, c'est qu'il se danse sur n'importe quel style de musique, classique, contemporaine, cabaret... Il y a une grande latitude artistique. Je me suis alors orientée vers une danse plutôt commerciale (plateaux de télévision, scènes de promotion) avec différents chorégraphes dont Kamel Ouali; j'ai dansé au Casino de Paris, et je me suis intéressée à la scène de cabarets à Paris.”

__D'emblée, Yousra est sensible à la scénographie haut de gamme et sophistiquée du Crazy Horse. “La façon dont les filles sont présentées sur scène m'a plu, et j'ai passé une première audition avec succès en juin 2018. Ensuite, j'ai eu une formation et ai intégré l'équipe pour le spectacle Totally Crazy, à Paris et à l’international.” Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, l'atmosphère entre les jeunes danseuses est plutôt détendue. “J'ai été accueillie par les filles qui m'ont aidée à m'intégrer, l'équipe est très internationale.”

__Totally Crazy réunit différents numéros, présentés sous forme de tableaux, où les corps des danseuses sont habillés de lumières. “Certaines performances relèvent de collaborations avec des créateurs, comme Chantal Thomass (Reine des cœurs), Philippe Decouflé (Rougir de désir), Ali Mahdavi & Dita Von Teese (Undress to kill)... D'autres reprennent des signatures mythiques du célèbre cabaret: Good Girl, God Save Our Bare Skin, Lolita is Back...”, précise la danseuse, qui apprécie la proximité avec son public que permet la scène du Crazy Horse. “On peut communiquer facilement nos émotions aux gens, par nos mouvements, par le jeu du playback...”

__Sur Instagram, la jeune fille a beaucoup de retours positifs sur son spectacle, mais elle ne semble pas vraiment se soucier du regard des autres. “J'ai été très critiquée dans mon entourage, proche ou moins proche, pour mon choix professionnel. Certains ne l'ont pas compris, ou n’ont pas voulu le comprendre. J'ai été accusée des pires maux et insultée aussi, mais tout ceci s'est atténué. Je crois qu'ils ont admis que je faisais un métier comme les autres. On m'a répété pendant toute mon enfance à l’école que je ne réussirais jamais à devenir danseuse... Mais j'ai aussi été soutenue, notamment par ma mère, qui m’encourage à avoir des ambitions hors du commun.”

Je voudrais continuer à apprendre, et transmettre ce que j'ai appris.

__Lorsqu'on interroge Laïla sur son futur, les projets fusent, transportés par une énergie débordante et un souci constant de construire du sens. Pour commencer, la danseuse ne veut pas quitter la scène.  “J'aimerais bien continuer à danser au Crazy et avec d'autres chorégraphes, ce que je fais déjà actuellement. Récemment, j'ai travaillé sur une scène de plateau télé pour l'émission Touche pas à mon poste, et on a dansé avec Kendji Girac.  Petit à petit, mon réseau se crée, et j'ai hâte de me lancer dans de nouveaux spectacles.” L'artiste souhaite également poursuivre sa formation, à Paris et à Los Angeles. “C'est un autre monde, j'y suis allée il y a deux ans et ai apprécié leur système, qui est très différent, et nous fait très vite progresser.”

__En octobre 2018, la danseuse a commencé à donner des cours de Street Jazz Talons à Zirka Professional Dance Theater, à Verdun. “J'étais réticente au départ, j'avais peur de la réaction des gens, surtout celle des parents des jeunes, et j'ai été surprise par le nombre de personnes intéressées. Il y en a même une qui vient de Zahlé ! J'ai aussi quelques garçons, qui ne dansent pas forcément en talons d'ailleurs. J'ai déjà donné huit cours et j'ai envie de continuer, je souhaite transmettre ce que j'ai appris, tout en continuant à apprendre.”

    __Son engagement auprès de ses élèves à Beyrouth va au-delà de la danse en talons. “Je suis contente de travailler avec la jeunesse libanaise, j'ai l'impression que les jeunes en ont assez d'être bloqués par des tabous inutiles qui n'ont plus lieu d’être. Ils souhaitent un changement, de nouveaux horizons. Nos demandes sont basiques : moins de ponts et plus de transports en commun, des démarches administratives sans pistons, une vie politique saine...”

__Yousra Mohsen pose aussi la question de la féminité à travers sa pratique de la danse. “Je suis fière de dire qu'il y a des gens qui prennent des cours de danse et qui osent assumer leur féminité, car c'est quelque chose dont on ne doit pas voir honte. “Ce sujet est sensible pour elle et elle l'analyse sans ambages. “La question de la féminité est très compliquée au Liban, parfois on la montre trop, d'une manière bizarre. Et elle peut être dévoyée: porter des shorts ou des bikinis, ce n'est pas la vraie liberté, ce n'est pas la preuve qu'on est ouvert d'esprit. La vraie liberté, c'est d'assumer ce qu'on dit et ce qu'on est.” C'est aussi laisser l'autre assumer ce qu'il dit et ce qu'il est, pourrait-on ajouter.




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