quand le bonheur est dans l’assiette

Mers et sols polluées, pesticides, produits contaminés, OGM, déforestation, élevage intensif et maltraitance animale… Les scandales sanitaires et environnementaux à répétition ont fortement impacté ces dernières décennies notre rapport à la nourriture, créant à l’échelle mondiale une défiance vis-à-vis de l’alimentation traditionnelle et une remise en question des habitudes alimentaires. De nouveaux modes de consommation plus raisonnés ont ainsi émergé. Motivés à la fois par un besoin de nourriture saine, d’éthique mais aussi par une quête de sens. Car manger n’est pas seulement un besoin primaire, c’est aussi se faire plaisir, créer du lien social, prendre soin de soi. Physiquement et mentalement. Un acte qui est loin d’être anodin et sans conséquences. 

Un marché en constante progression

 

__Au Liban, la prise de conscience s’est opérée vers la fin des années 2000. Dans un pays où il n’existe pas d’organisme gouvernemental chargé de la sécurité sanitaire et où les inspections sont souvent menées de façon aléatoire et sans aucune visibilité, s’alimenter devient un acte périlleux. Afin de répondre aux inquiétudes des consommateurs, de nouvelles alternatives ont vu le jour. Souk el-Tayeb, le premier marché fermier, est ainsi lancé en 2004 attirant aujourd’hui encore les amateurs de cuisine du terroir. Plus récemment, le Badaro Urban Farmers est un marché créé à l’initiative de plusieurs résidents de Badaro et qui a pour vocation d’apporter aux habitants du quartier des produits locaux et sains. En 2007, ce sont les produits Biomass, marque pionnière 100% certifiée biologique qui débarquent sur les étals des supermarchés. Connu pour son sérieux et la transparence de ses activités, le label a fait depuis des émules et a vu croître dans son sillage nombre de magasins spécialisés tels Bioland, Live Organic Store ou La Vie Claire, franchise de l’enseigne française de distribution de produits bio. Aux commandes justement de cette dernière, se trouve Zeina Daoud, créatrice en 2010 du concept de panier de légumes saisonniers livré chez le particulier “Le potager bio”. Dans un marché en évolution continue, les boulangeries ont fait leur apparition à l’instar de La Boulangère Bio ou Oh Bakehouse spécialisée dans le sans gluten ni lactose. “Toutes les maladies débutent dans l’intestin” Hippocrate __“Baladi ne veut en aucun cas dire produits certifiés biologiques. On tend souvent à confondre les deux”, s’empresse de préciser Sabine Kassouf, une des pionnières du “manger sain” au Liban. Co fondatrice en 2009 de New Earth, premier magasin bio et écologique à Beyrouth, Sabine Kassouf, en vrai puriste, refuse les compromis tant sur la qualité des produits que sur les certifications : “Je fais constamment la police car il existe sur ce marché un tas de menteurs. Comme je ne crois plus en personne, j’envoie même les produits certifiés à tester car la santé des gens est un sujet sérieux avec lequel on ne plaisante pas !” En novembre 2017, elle crée avec 3 autres copines - Raya Nasrallah (nutritionniste clinique), Joumana Sahyoun (formée à l’école Le Cordon Bleu) et Monique Dib - Organic Sisters, une “cuisine traiteur” spécialisée dans la préparation de plats gourmets 100% bio livrés à domicile. Une suite logique pour cette thérapeute nutritionnelle dont le travail se focalise sur la réparation des corps et des systèmes digestifs. “Je ne travaille pas sur les calories pour perdre du poids mais sur le corps dans sa globalité pour connaître la source des problèmes de digestion, reflux, acidité etc. et comprendre ainsi les blocages.” Organic Sisters est spécialisé dans les régimes différents qui redonnent à l’organisme les nutriments nécessaires à sa réparation et aident les personnes à retrouver la santé de leur système digestif. En traitant ainsi les inflammations dues à l’excès de consommation de sucres, huiles végétales raffinées etc. la perte de poids sera d’autant plus saine et stable.” Le médecin grec Hippocrate prônait d’ailleurs déjà il y a 2 500 ans l’aliment comme seule médecine !” Une approche holistique __Un précepte de vie que la jeune femme a définitivement adopté suite à un burn-out survenu il y a un peu plus de dix ans alors qu’elle était directrice artistique dans la pub. Mais grâce aux heureuses 

 

rencontres faites au sein de la sphère yoga et à la lecture choc du livre A New Earth par Eckhart Tollé, elle comprendra que ses maux sont d’origine psychosomatique. Elle change alors ses habitudes alimentaires et travaille en parallèle sur la méditation, “l’alimentation ne guérit pas tous les troubles, il faut avoir une approche globale et soigner sur plusieurs niveaux : aliments, nutrition ciblée grâce à des compléments alimentaires sans oublier le spirituel.” 

__En créant Organic Sisters, Sabine Kassouf choisit de travailler sur une niche à la fois bio, sans gluten ni lactose. Trois régimes sont proposés : le paléo inspiré de l’alimentation des chasseurs cueilleurs du paléolithique, les plans vegan (végétaliens) et le régime kéto à très basse teneur en glucides mais riche en lipides. Les plats qu’elle compose avec sa partenaire Joumana Sahyoun sont à la fois goûteux et riches en nutriments. “C’est une cuisine un peu inventive et différente. On a été, par exemple, les premiers à introduire les zoodles, spaghettis à base de courgettes. On utilise également des légumes anciens peu connus des consommateurs comme les haricots mungo contenant des propriétés diverses, mais aussi le souchet, les graines de chanvre, ou les légumes crucifères, tous étant soit antioxydants, détoxifiants mais aussi riches en minéraux, protéines ou acides aminés.” Une carte hebdomadaire saisonnière offre quotidiennement un choix entre 2 petits déjeuners, 2 déjeuners et 2 dîners. “Les personnes ont la possibilité de commander, soit de façon journalière, soit faire un plan à la semaine ou au mois. Ceux qui souhaitent purifier et rebooster leur système peuvent également prendre part durant sept jours à des ‘detox challenge’ que nous lançons régulièrement.” 

__Outre Organic Sisters, d’autres bonnes adresses comme Eat Sunshine ou Kitchen Confidential existent dans la restauration bio. “Kitchen Confidential propose du ‘comfort food’ alors que nous sommes dans les plats gourmets. Il faut cependant faire un grand tri par rapport à l’offre anarchique disponible aujourd’hui et sur Instagram en particulier”, précise Sabine.

Vegan-mania

__Mais la véritable tendance qui explose aujourd’hui, c’est le véganisme avec un marché en croissance exponentielle. Le phénomène est en plein essor également au Liban comme l’a d’ailleurs prouvé la première conférence vegan organisée le 4 mai dernier à l’hôpital Hayek. Traiteurs, restaurateurs, boulangers, épiciers se sont donné rendez-vous dans l’arrière-cour de l’hôpital pour une séance de dégustation et de sensibilisation à ce nouvel art de vivre qui fait fureur. Parmi eux, Coara, premier restaurant végétalien ouvert depuis une quinzaine d’années dans la région du Chouf. Le propriétaire Walid Nassredine raconte : “Ma femme souffrait de fortes migraines et les enfants d’inflammation du système lymphatique. Depuis que nous avons arrêté la viande, tous les troubles ont disparu.” Occupant les stands voisins, Badass Vegan Cookies, Coconoix, petite boulangerie située à la rue Abdel Wahab El Inglizi ou encore Ada’s Kitchen et Monou, tous deux fabricants de fromages végétaux confectionnés à partir d’amandes et de noix de cajou. Une folie vegan que les chaînes de restauration rapide telles Roadster, Crepaway ou Bar-Tartine ont rapidement fait de capter, introduisant à leur tour dans leur carte des plats totalement végétaliens. Nous sommes ce que nous mangeons __Dans les assiettes des vegan, pas de viande, de poisson, de lait, d’oeufs ni même de miel. Dans leur dressing, pas de cuir, laine, ni cachemire et dans leur salle de bain aucun cosmétique testé sur les animaux. Le véganisme s’inscrit dans notre société comme une philosophie et un mode de vie à part entière qui prend soin de notre planète et de notre santé. __Pour Zalfa Naufal, le véganisme ne relève pas seulement d’un régime alimentaire : “Être vegan, c’est aussi manger équitable et bio, et militer pour des causes justes. C’est refuser de consommer tout ce qui est issu de l’exploitation des animaux qui ont la même capacité que nous à sentir et souffrir.” Diplômée de l’école hôtelière des Roches en Suisse et de l’école Le Cordon Bleu en Australie, la propriétaire de Frosty Palace était récemment encore une grande amatrice de produits carnés. L’annonce de sa conversion et de la fermeture, dans la foulée, de son diner – adresse pourtant courue depuis 6 ans par tous les aficionados de burgers de la ville – suscitera d’ailleurs l’incrédulité et l’étonnement de son entourage. Mais comme elle l’explique, ce virage à 180 degrés s’est en fait presque imposé à elle. “Un jour, je goûtais de la viande comme à mon habitude pour savoir ce que je sers au client lorsque je me suis soudain rappelé les vaches que j’aimais regarder paître en paix dans les alpages suisses 

leur aspect réconfortant…” Ces images reviendront la hanter 2 jours plus tard, lui signifiant clairement qu’un changement était à l’oeuvre. Zalfa commence alors son cheminement. Elle fait des recherches, épluche des livres et visionne des tas de documentaires : “Earthlings qui montre notre dépendance aux animaux via leur exploitation intensive et “What the Health” sur la nocivité de l’excès de nourriture carnée dans notre alimentation.”

Cercle vertueux 

__Forte d’un nouveau concept “vegan, healthy et écoresponsable”, la jeune femme s’apprête à rouvrir ces prochains jours les portes de son diner re-lifté pour l’occasion. “Frosty Palace, nouvelle version, sera 100% vegan et autant que possible bio selon les disponibilités saisonnières. Le menu s’articulera autour de salades très saines; certaines composées d’algues, de sandwiches faits avec du pain maison lui-même fabriqué à base de sarrasin ou d’avoine. Le burger et les frites feront leur grand retour. Les smoothies remplaceront les milk shakes et toutes les boissons seront home made.” Zalfa a à coeur de rester naturelle dans ses propositions culinaires. Pas de fake steak, tofu ou de saucisses vegan ni aucun produit transformé dans ses recettes. La note gourmande viendra des desserts : pancakes, cookies et cheesecakes confectionnés uniquement avec du sucre de coco ou du sirop d’érable bio. Des plats alléchants qui, sans aucun doute, seront les meilleurs ambassadeurs de la cause qu’elle défend si ardemment ; lui permettant de sensibiliser le consommateur à son combat contre l’exploitation animale et pour l’environnement. “Je suis convaincue que quand on mange plus sainement, on est plus heureux, plus en accord avec soi-même, et quand on est plus en accord avec soi-même, on est plus en harmonie avec les autres. Les gens heureux ne se font pas la guerre et créent un monde de paix. La lecture, la culture, toute la nourriture que nous offrons à notre cerveau contribuent également à cette dynamique. Nos fréquentations aussi. C’est une approche globale. Un cheminement spirituel. Pour enfin devenir la meilleure version de soi-même. S’aimer pour mieux aimer les autres et tous les êtres vivants.”

texte: Karine Ziadé



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